29 février 2008

Routes

Emportez-moi...

Emportez-moi,
emportez-moi ô mes pieds miens-ci,
afin de rejoindre cette route,
cette route là-bas qu'abritent
les feuilles mouvantes et touffues à la fois :
il y a longtemps que je n'ai vu
mon père et ma mère.

Flavien Ranaivo, "Retour au bercail", 1962


Donc j'ai marché. J'ai marché. Sur cette route, et cette autre, et d'autres encore puisque les routes se suivent et se ressemblent. Bordées de peupliers  - sans doute, de platanes, de marronniers. Asphaltées, pavées, droites ou sinueuses, tortueuses.
Aurais-je tourné en rond ?
J'ai changé d'hémisphère - sans doute, puisque les arbres ont changé, la route a changé, le ciel a changé, et le vent s'est mis à m'accompagner. Le vent, les vents, devant, derrière, de travers, brouillant mes idées, déviant mon itinéraire. Et me revoilà, là.
Aurais-je tourné en rond ?
Je n'ai revu ni mon père, ni ma mère.
Je marche encore. Le nez dans le col, les yeux sur le pavé, me protégeant du vent. Du vent, du vent debout, debout les poings devant, du vent d'ici qui boxe, et j'esquive, qui boxe, et je feinte, qui boxe ; et je recule.
Je n'ai revu ni mon père, ni ma mère.
Combien de routes pourtant ?
Combien de routes encore ?

Posté par isyrene à 10:34 - - Commentaires [2] - Permalien [#]


Commentaires sur Routes

    "Devant elle les étoiles tombaient, une à une, puis s'éteignaient parmi les pierres du désert, et à chaque fois Janine s'ouvrait un peu plus à la nuit. Elle respirait, elle oubliait le froid, le poids des êtres, la vie démente ou figée, la longue angoisse de vivre et de mourir. Après tant d'années où, fuyant devant la peur, elle avait couru follement, sans but, elle s'arrêtait enfin. En même temps, il lui semblait retrouver ses racines, sa sève montait à nouveau dans son corps qui ne tremblait plus." Albert Camus, in L'exil et le royaume.

    Posté par lura, 02 mars 2008 à 09:20 | | Répondre
  • la lettre du voyant

    "La première étude de l'homme qui veut être poète est sa propre connaissance, entière; il cherche son âme, il l'inspecte, Il la tente, I'apprend. Dès qu'il la sait, il doit la cultiver; cela semble simple: en tout cerveau s'accomplit un développement naturel; tant d'égoïstes se proclament auteurs; il en est bien d'autres qui s'attribuent leur progrès intellectuel ! - Mais il s'agit de faire l'âme monstrueuse: à l'instar des comprachicos, quoi ! Imaginez un homme s'implantant et se cultivant des verrues sur le visage.
    Je dis qu'il faut être voyant, se faire voyant.
    Le Poète se fait voyant par un long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens. Toutes les formes d'amour, de souffrance, de folie; il cherche lui-même, il épuise en lui tous les poisons, pour n'en garder que les quintessences.
    Ineffable torture où il a besoin de toute la foi, de toute la force surhumaine, où il devient entre tous le grand malade, le grand criminel, le grand maudit, - et le suprême Savant ! - Car il arrive à l'inconnu ! Puisqu'il a cultivé son âme, déjà riche, plus qu'aucun ! Il arrive à l'inconnu, et quand, affolé, il finirait par perdre l'intelligence de ses visions, il les a vues ! Qu'il crève dans son bondissement par les choses inouïes et innommables: viendront d'autres horribles travailleurs; ils commenceront par les horizons où l'autre s'est affaissé ! "

    Arthur Rimbaud
    A Paul Demeny
    à Douai

    Charleville, 15 mai 1871.

    Posté par lura, 05 mars 2008 à 10:52 | | Répondre
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