i-syrene

i zazavavindrano

29 mars 2008

29 mars 1947 - 29 mars 2008

Mon grand-père en était, Dadabe Raoninarivo.
Mon grand-père que je n'ai pas enterré, moi la partie-si-loin, la partie-si-longtemps.
Maintenant que je bois, je verserai pour lui la première gorgée d'alcool, pour lui qui ne boit plus. Pour lui, et pour Bebe Rajemiarisoa, ma grand-mère. Celle dans les bras de laquelle j'allais dormir, jadis, quand mes fantômes devenaient trop envahissants. A mon père aussi, car les morts n'ont plus de torts. A Dadafara, à Bebe Ramanana. A tous mes morts.

29 mars 1947. Je revois ses larmes, ses larmes, ses larmes. Et je les sens, ses larmes, monter à mes yeux aujourd'hui, pour lui qui n'a plus d'yeux. Et cette impérieuse nécessité de se battre contre ceux qui vous traitent, les tiens et toi, comme des cafards.

1991 : Dadabe est à Paris, première incursion dans le pays des anciens maîtres, le pays magnifique, le pays illuminé, le pays debout et plein d'orgueil. Jamais courbé. Au pied de la Tour Eiffel, écrasé par tant de splendeur, les larmes coulent sur ses joues, sans bruit, . Mon grand-père l'ancien cafard.
Mais moi je te dis, où que tu sois, que sous la splendeur il y a la crasse, la misère, la sècheresse du coeur ! et qu'aujourd'hui encore, l'ancienne colonie écrase tant de ses résidents comme des cafards.

"A NOS MORTS
Passé d'une recherche de liens sur Silo et Samoëla, arrivé sur revue Noire. Le pays en tête. 1947. Grand-père évadé de la prison coloniale de Moramanga en 1948. C'est à lui que je verse la première lampée de chaque bouteille que j'ouvre, même si certains de mes amis trop chrétiens se refusent encore à ce petit rituel. Culte des ancêtres? Je me souviens d'un retournement de mort. Quand est venu le moment de changer le linceul d'une de nos chères grand-mères disparues, il y a eu cet oncle avec cette bouteille d'alcool traditionnel dans la main. Il a pris une poignée de la boue humide qu'il restait dans le vieux linceul, et il s'est approché du dernier né parmi les petits-enfants de la défunte. Et puis, debout devant lui, il lui a enduit le visage de cette boue. Il a ensuite pris une grande lampée de cet alcool, qu'il a recraché en petites goutelettes sur le visage de l'enfant, qu'il a alors nettoyé, lentement.
Un mort n'est pas un corps jeté dans une boîte. C'est une mère, un frère, un ami. Un ancêtre. Dadabé Charles veille sur moi, et je m'évaderai de mes prisons. J'ai posé ma main sur ton front sur son lit de mort. J'ai pensé à toi à l'aube de chaque jour de fête, à ton rire et tes larmes tous les 29 mars, le jour où tous tes amis sont morts, en 1947...Veille sur moi Grand-père, La-Terre-des-Ancêtres sait encore fabriquer des hommes : un jour je changerai moi le linceul de ma mère. Ceux qui ne comprennent pas ne savent pas ce qu'ils ont perdu.
Jusqu'ici tout va bien, jusqu'ici tout va bien..."
Mafaika.

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26 mars 2008

Strange fruit, Billie Holiday

Une vidéo.

Pourquoi cette chanson me fait-elle penser à l'insurrection malgache de 1947 ?
La forêt peut-être, la forêt où pourrissaient ceux qui n'ont pas été tués ou capturés, fruits tombés de quel arbre ?
Je pense à la forêt nourrie par leurs chairs, plus dense, plus sombre,  plus terrifiante sans doute, peuplée de leurs âmes qui n'ont pas trouvé de repos.
Je pense à la négation de leur humanité.

Posté par isyrene à 18:25 - Madagascar 1947 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

09 février 2008

Plumes rebelles - Café littéraire "Madagascar, 1947", 3 février 2008 à Rennes

Madagascar, 1947, un livre de Jean-Luc Raharimanana.

Un épisode de l'histoire franco-malgache que je ne connais pas, ou peu. Souvenir de mon grand-père Charles Raoninarivo en larmes le 29 mars de chaque année ; larmes bouleversantes pour la petite fille que j'étais, venant d'un homme si grand, si fort. Souvenir du seul récit que j'en ai entendu : séjour en prison, parmi les rats ; les rats, concurrents des maigres gamelles, les rats prédateurs des maigres prisonniers, les rats, terreur des hommes qui se relayaient pour monter la garde et ne pas se faire bouffer.

Café littéraire avec Jean-Luc Raharimanana, puis lecture de son livre, pour en savoir plus. Que savoir de plus ? Bataille sur le chiffre des morts, jamais recensés : 10 000 à 30 000 pour l'ancienne métropole, 100 000 à 300 000 pour l'ancienne colonie. Bataille sur le terme employé pour parler de 1947 : pacification pour l'une, insurrection pour  l'autre... Et puis ? Le nombre de tués pour légitimer la définition de ce qui s'est passé : pacification d'une population turbulente, ou insurrection d'un peuple colonisé ? Et  puis ? Le nombre de tués pour légitimer l'importance accordée à ce qui s'est passé : un détail dans l'histoire de France, un gouffre dans la mémoire malgache ? Et puis ?

Je reste sur mes questions, une boule au ventre. Un gouffre de mémoire, c'est peuplé de fantômes, c'est peuplé de rumeurs, c'est peuplé de terreurs. Je repense à mon grand-père, Dadabé Charles Raoninarivo, qui avait peur de mourir la nuit, alors, la nuit il veillait, et le jour il dormait. Qui veillait-il ? Dites, qui veillait-il ? ou bien montait-il la garde encore une fois ? Les grouffres de mémoire, ça doit être plein de rats...   

Café littéraire + lecture du livre = je n'en sais pas plus. J'ai une boule au ventre, donc, et un gouffre qui s'est ouvert dans mon dos. Y descendrai-je ?

Posté par isyrene à 10:37 - Madagascar 1947 - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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